Les musulmans carolos muets sur «Charia Hebdo»

Après les caricatures de Mahomet dans le quotidien danois Jyllands-Posten en 2005, ou celles de France Soir et Charlie Hebdo - déjà - en 2006, voici une nouvelle affaire. Cette fois, c’est la «Une» du Charlie Hebdo de cette semaine qui fait scandale. Tout comme la destruction des locaux du journal satirique par un cocktail molotov, dans la foulée de la parution de la caricature.

Le débat a fait rage entre les défenseurs de la liberté d’expression et des musulmans offensés parce qu’ils voient comme «une insulte» pour leur religion. D’ailleurs, ce numéro spécial intitulé «Charia Hebdo» s’est arraché comme des petits pains à Charleroi. Plus un numéro à se mettre sous la dent... À la librairie Huwart à Mont-sur-Marchienne où trois exemplaires sont en vente chaque semaine - chose déjà très rare dans nos contrées -, les demandes n’ont pu être comblées, loin de là.

Conscient du débat que cela provoque dans la société, La Nouvelle Gazette a demandé aux différents représentants des communautés religieuses de Charleroi s’ils acceptent l’idée même de caricature de Dieu. Mais aussi leur réaction sur les représailles. Cela en sachant que les confessions musulmane comme juive condamnent toute représentation du Tout-puissant. Et plus précisément du Prophète, pour l’Islam.

Nous avons pris le pouls dans diverses mosquées du grand Charleroi, où aucun imam n’a souhaité répondre à nos questions. Nous avons finalement appris qu’un mot d’ordre avait été signifié aux membres de la communauté: la consigne est de ne réagir d’aucune façon à cette affaire. Nous nous sommes donc tournés vers Mohammed Fekrioui, conseiller communal cdH à Charleroi. «La caricature de Dieu n’est pas tolérée chez les juifs ni chez les musulmans. Même si l’on n’adhère pas aux opinions religieuses et que l’on n’est pas d’accord avec tel ou tel élément de cette croyance, la caricature va trop loin. Il faut accepter les avis contradictoires. Mais je trouve dommage que pour certains, la liberté d’expression soit sans limite. Les icônes existent dans la religion catholique. Dans l’Islam pas. Si on l’avait fait pour le judaïsme, je dirais le même», justifie l’humaniste carolo. Quant aux très fréquentes caricatures du pape, il ne les classe pas dans la même catégorie. «Il joue un rôle politique autant que religieux. L’attentat au siège de Charlie Hebdo? C’est une idiotie. Celle-ci est sans limite... Je dirais donc qu’il faut laisser une porte ouverte à l’expression, mais dans le respect.»

Chez les Israélites de Charleroi, on use aussi de la langue de bois. Là aussi, le sujet est jugé trop sensible. «Je suis indigné de la violence et de la brutalité de l’attentat. Nous sommes contre cela, lance Pierre Konopnicki, président de la communauté. Les caricatures? Je ne me prononcerai pas à ce sujet...»

Nous nous sommes donc tournés vers un autre éminent membre de la communauté juive: Joël Rubinfeld, ancien président du comité de coordination des organisations juives de Belgique.

«Je lis Charlie hebdo et je ris très souvent des caricatures. On peut caricaturer, les dieux, les saints, les prophètes. Il faut souligner que Charlie Hebdo brocarde surtout le pape, bien plus que Moïse, Jésus ou Mahomet. Je peux cependant comprendre que ça heurte des sensibilités, quelle que soit la religion. Mais j’ai été plus choqué par cette pièce de théâtre où des excréments étaient posés sur la figure de Jésus, admet-il. C’est la proportionnalité de la réaction qui ne va pas. Dans un état de droit, il y a un cadre légal: ceux qui ne sont pas d’accord peuvent saisir les tribunaux. C’est ce qu’avait fait le grand recteur de la mosquée de Paris, lors d’une précédente affaire de caricatures dans Charlie Hebdo. En venir à un acte de terrorisme, c’est grave. Si on avait caricaturé mon dieu? Cela a déjà été fait. Nous avons une grande tradition d’autodérision pour cela. Par contre, je n’admets pas le détournement de cette une «Charia Hebdo» en «Shoah Hebdo» (ndlr: faite par un proche de Dieudonné, l’humoriste) où un juif orthodoxe échange un des six millions de morts juifs durant la Seconde Guerre mondiale contre la création d’un Etat palestinien. S’en prendre aux Justes, c’est différent: on n’attaque pas une croyance, mais la mémoire des défunts. On mélange tout», s’indigne-t-il.

Dur d’obtenir aussi un avis du côté des catholiques. Dans la grande famille chrétienne, seul un pasteur protestant accepte de répondre à nos questions. «Ces caricatures ne me posent pas de problème. S’il fallait se comporter de la même façon que ceux qui ont mis le feu à chaque caricature, ce serait abominable. La liberté est une chose indiscutable. La réaction intégriste, qui voudrait une liberté d’expression sauf pour les questions religieuses, ce n’est pas acceptable. Dans notre cas, le protestantisme a une méfiance pour le culte rendu à une image. Le protestant est habitué à l’humour. D’ailleurs le principe même de libre-pensée, vient de la réforme protestante du seizième siècle», explique Bernard-Zoltan Shümmer, pasteur à la paroisse de Fontaine-l’Evêque et membre du Conseil synodal de l’Église protestante de Belgique. Les musulmans seraient-ils donc plus susceptibles que les autres en matière de caricatures du divin? «Cela me semble clair. Il faudrait une évolution dans leur manière de concevoir leur approche de la société dans laquelle ils viennent vivre. Sinon, ce n’est plus possible...», conclut le pasteur.


Article d'Antonio Scavuzzo paru dans La Nouvelle Gazette du 4 novembre 2011