Ma démission du CCOJB

Lettre ouverte de Joël Rubinfeld, ancien président et membre du Conseil d'administration du CCOJB, adressée ce jour aux autres membres du CA de l'institution.


Chers amis,

Après mûre réflexion, je suis arrivé à la conclusion qu’il ne nous est raisonnablement offert aucune autre décision responsable et décente que celle de mener à son terme la procédure d’appel dans le cadre du procès intenté par André Flahaut au CCOJB et à moi-même.

Cette affaire met en cause le droit des Juifs de ce pays de se défendre contre ceux qui contribuent volontairement ou inconsciemment à la dégradation du climat que nous observons depuis plusieurs années.

La décision du tribunal de Première instance ne devrait pas décourager ceux qui pensent que nos arguments méritent d’être défendus en appel. Il se trouve en effet que Monsieur Flahaut a bien tenu des propos qui suggèrent un parallèle entre le régime nazi et l’Etat d’Israël, propos qui pourraient favoriser l’antisémitisme; que son discours à Nivelles a été dûment enregistré et diffusé sans aucun trucage ni tricherie sur le site internet YouTube; que le CCOJB ou moi-même n’avons jamais dit que Monsieur Flahaut est antisémite.

Il en va ici de la liberté d’expression des Juifs de notre pays et des institutions qui les représentent, et si la Belgique est le Royaume du compromis, on ne peut pas transiger avec la liberté d’expression. On doit pouvoir dénoncer de bonne foi des paroles déplacées ou caricaturales portant sur Israël sans se voir traîner devant les tribunaux. Et si les caricatures de l'Etat juif favorisent l’antisémitisme, c’est non seulement un droit mais un devoir de le dire, haut et fort.

“Si les caricatures d’Israël favorisent l’antisémitisme, c’est non seulement un droit mais un devoir de le dire, haut et fort.”

La détérioration du climat (insultes, agressions physiques et sentiment d’impunité) et les carences méprisables des associations et organismes publics censés lutter aussi contre le racisme antijuif (MRAX et Centre pour l’égalité des chances) nous obligent plus que jamais à faire entendre nos droits à la liberté d’expression. Seule une décision - favorable – de la cour d’appel réformera la jurisprudence née du premier jugement. Nous n’avons pas le choix, car le parallèle indigne dressé par Monsieur Flahaut a déjà droit de cité dans les interventions de certains responsables des mondes politique, médiatique, associatif et académique. L’exemple de Philippe Karsenty, qui n’aura pas, lui, hésité un instant pour interjeter appel de la décision qui l’avait condamné en Première instance à Paris dans l’affaire Al Dura, est là pour nous rappeler que l’avenir de nos enfants dans notre pays dépend de ce que nous faisons - ou renonçons à faire - aujourd’hui. C’est son opiniâtreté qui a permis que l’on puisse dire que le reportage de Charles Enderlin sur France 2 est une mise en scène sans craindre d’être poursuivi devant les tribunaux.

Dans le mail que m’a adressé Maurice Sosnowski ce 11 décembre, ce dernier exprime, pour des motifs pour le moins discutables, son refus de voir mon avocat Me Christophe Goossens assister à notre Conseil d’administration de ce soir pour débattre des aspects juridiques du dossier Flahaut, comme ce fut pourtant le cas à plusieurs reprises.

Dans le même courrier, M. Sosnowski invoque des considérations «légales» aussi contestables pour me prier également de ne pas assister à cette réunion du 14 décembre, comme si les intérêts du CCOJB - et donc de la communauté juive de Belgique - s’opposaient aux miens dans l’affaire Flahaut.

Quoi qu’il en soit, je n’entends pas imposer ma présence. C’est donc en mon absence que le CCOJB décidera pour lui, mais pour ce qui me concerne, j’informe d’ores et déjà ses membres que j’entends mener la procédure à son terme.

“C’est parce qu’il m’est devenu impossible de prévenir de telles entorses aux statuts, aux devoirs et, surtout, à l’esprit du CCOJB que j’ai décidé de démissionner de son Conseil d’administration.”

Par ailleurs, sans esprit polémique et sans m’étendre sur la liste des carences de l’actuelle équipe du CCOJB dont Isaac Franco a salutairement dressé le constat («Constat de carence» et «Constat de carence (suite)»), je ne peux manquer de dénoncer vigoureusement l’invitation au dîner de gala du CCOJB du 20 septembre dernier de personnalités ayant pris part à la manifestation du 11 janvier 2009 et qui se sont bien gardées d’en dénoncer les inacceptables dérapages antisémites pourtant largement documentés. Une de ces personnalités, placée de surcroît à la table d’honneur, est aussi celle-là même qui n’a pas hésité à traîner le CCOJB et son président devant les tribunaux et les y faire condamner pour une faute imaginaire et une accusation outrageante. Sans parler de la présence à cette même soirée d’un négationniste du génocide arménien - accessoirement président de l’Exécutif des Musulmans de Belgique - que le CCOJB dénonçait dans un de ses communiqués en 2009, conjointement avec le Comité des Arméniens de Belgique et l’association Ibuka-Mémoire et Justice.

C’est parce qu’il m’est devenu impossible de prévenir de telles entorses aux statuts, aux devoirs et, surtout, à l’esprit du CCOJB que j’ai décidé de démissionner de son Conseil d’administration, démission qui prend acte dès aujourd’hui.

Je ne peux terminer cette lettre ouverte sans témoigner ma gratitude à tous ceux des membres du Conseil d’administration qui, durant la campagne électorale pour la présidence du CCOJB, pendant mon mandat et au-delà, m’ont assuré de leur soutien infaillible. Je souhaite étendre mes remerciements à ceux qui, ponctuellement ou régulièrement, se sont opposés de bonne foi et de manière constructive à ma conception du rôle d’un président du CCOJB et de ses priorités. Enfin, pour ceux dont les choix sont davantage guidés par l’animosité personnelle que par l’intérêt de la communauté, j’ai l’espoir que la fête toute proche de Hanoucca - symbole entre tous de la résistance spirituelle du Judaïsme face à l’adversité - les éclaire de ses lumières.