«Jobbik plante les graines de la haine»

Le Parlement juif européen a condamné cette semaine la prolifération alarmante de l'antisémitisme en Hongrie du fait du parti Jobbik. Joël Rubinfeld, co-président du Parlement juif européen, a répondu à nos questions.


Version originale (en hongrois) de l'interview disponible sur le site du Sunday News.


Sunday News – Le parti politique hongrois Jobbik a apporté une réponse musclée à la décision du maire de Rome d'éteindre les lumières du Colisée ce dimanche soir. Le vice-président du Jobbik, János Volner, a déclaré que même s'il s'agissait de la Tour Eiffel ou de la Maison-Blanche, Jobbik continuera à défendre les intérêts des Hongrois vulnérable. Que pensez-vous de cette attitude?

Joël Rubinfeld – Je pense que ceux qui accordent du crédit à ce discours creux et populiste sont en effet vulnérables - intellectuellement parlant. Jobbik ne défend en aucun cas les intérêts du peuple hongrois, tout du contraire. Ce parti nuit à une nation toute entière et à sa grande histoire. Jobbik plante aujourd'hui les graines de la haine qui, si des mesures fortes ne sont pas prises, créera demain une génération d'antisémites et de racistes. C'est cela le vrai visage du Jobbik qui se nourrit de l'ignorance et de la partie obscure de l'être humain.

Quel impact pourrait avoir l'action du maire de Rome?

Sensibiliser l'opinion publique au fait que, au coeur même de l'Europe, nous avons aujourd'hui un parti de type néo-nazi qui représente 17% de la population au Parlement hongrois. Il s'agit d'une véritable menace pour les valeurs fondamentales de l'Union européenne construite sur la promesse du «Plus jamais ça». En effet, il existe de nos jours en Hongrie un parti de premier plan qui dit: «Encore une fois». Nous devons garder à l'esprit que l'antisémitisme ne commence pas à Auschwitz, il finit à Auschwitz. Et la «liste de Juifs» réclamée par le député du Jobbik Márton Gyöngyösi ou l'accusation de meurtre rituel lancée par son collègue Zsolt Baráth font partie de ces jalons qui, par le passé, ont mené six millions de Juifs européens aux camps d'extermination.

Pensez-vous que le parti d'extrême-droite hongrois est plus dangereux que les autres partis antisémites européens?

Sans nul doute. Le parti ouvertement antisémite et raciste Jobbik représente 1 électeur sur 6 sur la scène politique hongroise -- cela dit, je ne pense pas que 17% de la population hongroise soit antisémite, mais cela ne dédouane pas pour autant ces électeurs de leur responsabilité. Aux élections de 2006, Jobbik a récolté 2% des suffrages, puis 17% en 2010. Lorsque l'on regarde en arrière, on constate que le parti nazi avait recueilli 2% des suffrages en Allemagne en 1928, 18% en 1930, puis 37% en 1932. Nous savons tous qu'en période difficile -- et la crise économique actuelle est une période difficile -- les partis racistes et antisémites ont le vent en poupe et jouent la carte du bouc émissaire. La meilleure manière d'éviter que les tragédies ne se répètent est de tirer les enseignements des fautes du passé...

Pensez-vous que l'extinction des lumières du Colisée restera un cas isolé ou que d'autres actions de ce type se dérouleront?

L'avenir nous le dira. J'espère que l'exemple montré par le maire de Rome Gianni Alemanno sera suivi par nombre de ses collègues européens qui, tout comme lui, auront pris la mesure de cette lourde menace. Ces actions symboliques sont importantes.


Interview parue dans l'hebdomadaire hongrois Sunday News du 27 janvier 2013 · Propos recueillis par Victoria Krausz